Itinéraire reliant les 19 forts construits par les Allemands entre 1870 et 1880, la piste des forts a été inaugurée dimanche 29 mai à l'occasion, non pas de la fête des mères, mais de celle du vélo. Établie à partir de 1996 par la Communauté urbaine de Strasbourg (CUS), la ville de Kehl et le conseil général du Bas-Rhin, cette piste cyclable totalise 85 kilomètres. Laissez-vous porter le temps d'une journée à travers la CUS. Vivez la piste des forts comme si vous y étiez.
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piste des forts sur une carte plus grande
7 h du matin, votre réveil sonne. Les yeux encore gonflés, vous vous demandez si vous êtes vraiment prêt. 85 km sans préparation est-ce faisable ou non ? Vous vérifiez la météo une dernière fois avant votre départ : plus d'échappatoire possible, la journée va être belle. Après un bon petit déjeuner vous préparez pique-nique, bouteilles d'eau, appareil photo, pansements, kit de réparation du vélo et carte des pistes cyclables de la CUS. En route !
Il fait frais ce matin, vous vous rendez à votre point de départ. Vous avez aléatoirement choisi le quai des Belges à Strasbourg. 9h30 c'est parti. Il y a beaucoup de joggeurs. L'herbe est sèche le long de la piste. Vous croisez des pêcheurs silencieux le long de l'eau, ils ont l'air très concentré. Une famille monte dans une voiture garée le long de la piste à hauteur de la Légion étrangère, des touristes allemands sortent d'un paquebot amarré au bassin des Remparts. Une odeur de varech emplie vos narines. Pédalez plus vite, ça va passer.
Vestige de Maginot
Après avoir traversé la Robertsau vous atteignez enfin la forêt. Un peu de verdure et de silence. Vous croisez de plus en plus de joggeurs, puis des cyclistes. Casques, lunettes, maillots aux couleurs de leur club et mollets d'acier : ce sont des pros. Vous vous sentez un peu ridicule. Les clochers des villages voisins sonnent. Vous savourez l'alternance entre ombres et lumière et passez près d'un lac turquoise. Plus loin vous croiserez des allées bordées de bunkers. Ils faisaient partie de la ligne Maginot.
Fin du bois, vous faites une rencontre inattendue. Un sanglier ? Non. C'est Gucci, un cochon vietnamien noir d'un an et demi. Ses maîtres, deux retraités habitant La Wantzenau, le promènent tous les jours ici. les maîtres s'impatientent et crient après lui pour qu'il regagne la voiture. Les oiseaux chantent, vous avez le bruit du vent dans les oreilles. D’un coup vous entendez hurler « Léon ». C'est un paon. S’ajoute ensuite des bruits de basse-cour. Un coq se met à chanter. Ce n'est pas un zoo ni une ferme, mais la station régionale de protection des oiseaux. Si vous y faites un détour vous pourrez également apercevoir des tortues sur un tronc au milieu de l'étang ou des biches et leurs faons un peu plus loin, à l'ombre. Faites tout de même attention de ne pas rater la sortie, dirigez-vous vers La Wantzenau centre. C'est à gauche !
Un sanglier ? Non. C'est Gucci !
11 h, il y a de plus en plus de monde sur la piste et il commence à faire chaud. 11h15 vous arrivez à La Wantzenau. Vous longez les quais de l'Ill. Ça commence à sentir la viande grillée, l’odeur des repas qui se préparent montent à vos narines en même temps que vous longez les habitations. Sur votre gauche apparaitront de drôles d'installations sur la rive. Il s'agit des œuvres d’art en métal, en fait publicités détournées pour l'entreprise de culture céréalière de l'autre côté de la rue: Joseph Picard. Des motifs simples et efficaces : un poisson souriant, un grand arrosoir servant de fontaine, une arche avec plusieurs fers à cheval assemblés. Vous doublez une famille : « Roxane, tu ne dois pas être un danger pour les autres, ne roule pas de manière imprévisible comme ça ! Reste à droite », gronde la mère. 11h30, la faim se fait sentir, vivement Reichstett pour la pause pique-nique.
Après les champs de maïs, c'est les champs de blé qui composent le décor. Le paysage dessine un camaïeu de vert fendu d'un zigzag blanc, la piste, votre calvaire. Quand est-ce qu'arrive Reichstett ? Un poteau amoché vous fait douter de la direction à prendre, c’est vers la base nautique de Bischheim qu’il faut aller. De l'autre côté du lac, des gens se baignent dans l'eau transparente. Le pollen vole, malades du rhume des foins s'abstenir. Vous passez près d'un parcours santé, des Allemands : Jan et sa petite fille de 10 ans, Lena, s'entrainent. Vous débouchez sur une aire de pique-nique bondée. Là, des familles entières se sont rassemblées, hamacs et barbecues sont installés, les enfants crient et les viandes grillent.
Base nautique de Bischheim, l'eau est transparente.
La Wantzenau, toujours, un lac s'étend sur la droite. Il est bordé de petits chalets en bois aux airs de datchas russes, vous êtes sur la rue du Ried. Viennent ensuite les jardins ouvriers. Vous ne retrouvez plus votre chemin, ouvrez les yeux. La nouvelle signalétique inaugurée par la CUS est en place. Elle ressemble vaguement à un totem. C'est en réalité le symbole des peuples allemand et français séparés et réunis par le Rhin. Deux canadiennes : Joan et Alaina cherchent, elles aussi, leur chemin. Elles se sont perdues dès les Institutions européennes, elles ont préféré remonté le canal de la Marne au Rhin jusque Reichstett. Elles décident d'aller jusqu'au fort Rapp. Pour votre part, l'objectif est atteint. C'est l'heure de la pause déjeuner le long du canal. Calme et soleil. Des gens passent près de vous, vous saluent ou vous souhaitent un bon appétit. Ils sont de plus en plus rares à être aussi communicatifs. Vous retrouvez votre sourire et leur souhaitez une belle randonnée. Une demi-heure de pause et vous enfourchez votre monture. C’est reparti.
Faites attention, à l'écluse, tournez à gauche. La signalétique joue parfois à cache-cache, surtout en ce qui concerne le petit pictogramme de la piste. Vert sur fond blanc, il représente un cycliste. Ne vous laissez pas avoir, le canal de la Marne au Rhin n'en finit pas, vous pouvez aller très loin ! À Souffelweyersheim même combat. Une fois passé la mairie, les panneaux sont difficiles à débusquer. Aidez-vous d'une carte des pistes cyclables si vous en possédez-une.
Mundolsheim, à un tier du parcours vous tombez sur votre premier fort ! Le fort Dessaix ! Malheureusement il est fermé. Vous descendez la pente qui longe la route dans l'espoir de le voir de l'autre côté « dominer la Souffel » comme le dit la pancarte explicative. Raté. Il est entouré d'arbres au feuillage épais. Impossible de le voir. Passé le centre-ville de Mundolsheim, ça commence à monter. L'Alsace n'est pas aussi plate que l'on ne le pense. Courage, ce ne sera pas long. Voilà le fort Ducrot. Enfin un fort vraiment visible. En fait tous ces ouvrages ont été construits sur le même modèle dans les années 1870 alors que Strasbourg était Allemand. Ce sont de grands rectangles à moitié enfouis sous la terre, surmontés par une butte, avec des bâtiments annexes et beaucoup de galeries sous terre. C'était là qu'étaient postés les canons pour défendre la ville en cas de siège. Ce dimanche 29 mai, pour la fête du vélo, le bâtiment est ouvert au public.
Christophe et Stéphanie Witz font partie des visiteurs. Ces deux quadragénaires souriants sont arrivés en VTT. « On n'a pas de mérite de faire la piste des forts, c'est presque une balade hebdomadaire pour nous ! Aujourd'hui, on va faire une vingtaine de kilomètres. On est des sportifs du dimanche. Faire cette piste, ça permet de découvrir des lieux proches de chez nous. »
Arrive ensuite le fort Foch. Reconverti en dépôt de munitions, il a explosé en 1953. Il a ensuite été racheté par l'Université de Strasbourg dans les années 1960 et a été reconverti en centre de primatologie. Il y abrite une dizaine de races de singes. Continuez tout droit, un joli panorama de Niederhausbergen s’offre à votre regard.
Panorama de Niederhausbergen.
Escale au Fort Frère d'Oberhausbergen. Vous demandez de l'eau. Le robinet pour l'arrosage fera l'affaire. Vous longez la départementale 563. Avant le rond-point, une petite fille est assise par terre, elle pleure, elle est entourée de deux hommes et de son petit frère. Un des adultes lui tend un mouchoir. Vous proposez de l'aide, on vous remercie. « Elle est rentrée dans le vélo de son frère. Rien de grave ». Rue de Wolfisheim, on aperçoit au loin la salle de concert du Zenith. Non ne pensez pas à rentrer à Strasbourg. Vous commencez à sentir vos coups de soleil... pensez à prévoir l'écran total la prochaine fois.
Vous traversez Lingolsheim et ses barres HLM. La piste cyclable est garnie de poteaux rouge vif. Attention de ne pas vous perdre à Ostwald, les panneaux jouent encore à cache-cache. Mais où est le chemin de la Hardt qui vous fera rejoindre Illkirch ? Vous êtes perdu pour la cinquième fois ! Restez vigilant et revenez sur vos pas.
Vous passez l'usine Herta à l'entrée d'Illkirch-Graffenstaden. Un double itinéraire vous est proposé : par le centre-ville ou par les bois. En forêt, il y a beaucoup de déchets le long des pistes : emballages de fast food et cannettes de bières vides. Vous croisez les adhérents du club de canoë de la ville qui rangent leur matériel après une sortie. Ils mettent des mots sur le rictus que vous aviez depuis un petit moment détecté sur le visage des cyclistes que vous croisiez : « Ouah, le bronzage! Tu vas souffrir ! » Le coup de soleil doit être impressionnant.
18 h, c'est l'heure de la pause, ne restez pas trop statique, les moustiques sont de sortie. Vous débusquez par hasard une annexe du fort Uhrich. Lampe frontale sur la tête, vous pénétrez dans le petit couloir. Il mène vers une grande salle vide et taguée. Des cadavres de bouteilles jonchent le sol. Il aurait presque mieux valu laisser la lampe frontale à la maison et le mystère planer sur cette pièce.
Annexe abandonnée du fort Uhrich
Passé Illkirch, vous retrouvez la forêt. Faites une halte, il y a des fraises des bois partout au sol. Vous croisez un couple d'adolescents qui semble s'être donné un rendez-vous secret. Une fois encore, il n'y a plus de panneau. Un couple de retraités, Anne-Françoise et Gilbert Muller, vous aide à retrouver le pont Pflimlin. Eux aussi sont perdus. En discutant de vos randonnées respectives, ils vous apprennent que comme beaucoup de Bas-Rhinois, ils ont toujours voulu faire la piste des forts, mais n'en ont jamais eu le courage. Vous vous souhaitez mutuellement bonne route. Vous retrouvez la piste. C'était la septième fois que vous étiez perdus ! « Prenez beaucoup d'élan pour passer le pont », avait prévenu Gilbert Muller, il n'avait pas tort, ça n'en finit pas de monter.
Vous êtes en Allemagne. Ici la piste s'appelle : « Radweg zu den Forts ». Les coups de soleils vous brûlent, il n'y a pas eu de passage ombragé depuis un moment. Cette partie de la piste est insupportable, elle semble vous faire faire des zigzags et détours inutiles. Est-ce la fatigue ? Vers la ville de Marlen vous croisez un couple de personnes âgées qui vous demande si vous venez de Kehl puis applaudissent en entendant votre périple et vous encourage à continuer. Champs asséchés, prés verts, maïs, blé, avoine, ville, quartiers se succèdent. Vous pédalez de plus en plus vite, pour arriver au Marlener Fort que vous n'arrivez pas à voir, il est cerné d'arbres. Sur le bas-côté, il y a des vergers, des branches chargées de cerises noires vous tendent les bras. Profitez-en, reprenez des forces. Traversée de Neumühl. On reconnaît l'Allemagne : zone 30, panneaux solaires, poubelles pour le tri sélectif. Auenheim, le fort Blumental est caché par les arbres lui aussi.
Industrial beauty
Vous longez les usines du port de Kehl, le soleil commence à baisser. Ça sent le camphre autour de l'entreprise de construction de machines: BSW. Un panneau indique la direction de Strasbourg à six kilomètres. Vous avez mal aux jambes. C'est étrange comme la disposition des panneaux de la piste est plus efficace en Allemagne qu'en France. Ils sont pourtant moins fréquents, mais mieux placés. Vous ne vous êtes pas encore perdu de ce côté du Rhin. Vous passez près de la Hochschulle de Kehl, vos jambes vous lâchent alors que vous tentez de prendre une photo. Des jeunes passent en voiture et se moquent de vous. Vous arrivez sur une petite place juste avant le Jardin des deux rives, elle est pleine de Français qui mangent des glaces. Elles sont moins cher en Allemagne !
La fin du périple approche: le pont du Jardin des deux rives s'élève. Vous faites une halte au milieu du pont pour admirer le coucher de soleil. Vous rencontrez Michel et Anka, un couple libano-roumain en fin d'étude à l'université de Strasbourg. Eux ne feront probablement pas la piste des forts: Michel souffre surtout d'une déchirure antérieure du genou. « Un brusque trop plein de sport pourrait me casser la rotule », explique-t-il. Anka se moque de lui, elle y voit une excuse douteuse. « Prenez une douche tiède et surtout mettez une grosse couche de Biafine ». Michel vous donne des conseils pour vos coups de soleil. Il a son certificat de premiers secours. La nuit commence à tomber, vous les quittez. C'est la fin du parcours vous pédalez à toute vitesse, il est temps d'en finir. Dévalez la route du Petit Rhin, un dernier pont et le quai des Belges…Enfin ! Ça y est, vous l'avez fait ! Vous revoilà au point de départ. Immortalisez cet instant. Photo finale. Vous regardez votre montre, il est 21h34, le trajet vous aura pris 12 h. Bravo !
La fin du périple approche: le pont du Jardin des deux rives s'élève
Epilogue - Bilan :
17 moucherons dans l'oeil
7 dans le nez
5 dans la bouche
4 bleus
7 griffures
7 égarements
7 piqures d'insectes
Des coups de soleil visibles à des kilomètres
mal aux genoux et aux fesses...
Pour faire le trajet en photo c'est ici.
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